Avec une croissance de 3,5 % en 2024 puis 2,8 % en 2025, l’Espagne affiche le bilan macroéconomique le plus vigoureux parmi les grandes économies avancées. Quatrième puissance de la zone euro et douzième au rang mondial selon le FMI, le pays a creusé un écart spectaculaire avec ses partenaires : la France plafonne à 0,9 % de croissance, l’Allemagne stagne à 0,2 %. Cette trajectoire interroge autant qu’elle impressionne.
Une croissance qui distance les grandes économies européennes
Croissance du PIB en 2024
Source : FMI, Banque d Espagne
Le rebond espagnol ne date pas d’hier. Après la récession de 2009-2013, marquée par l’explosion de la bulle immobilière et la destruction de 2,4 millions d’emplois, Madrid a renoué avec des taux de croissance supérieurs à 3 % entre 2015 et 2017. Le choc du Covid-19 a frappé plus durement qu’ailleurs : le PIB a plongé de 10,9 % en 2020, contre 6 % en moyenne dans la zone euro. Le poids du tourisme et la précarité de l’emploi temporaire (26 % des contrats) expliquent cette vulnérabilité.
Le rattrapage s’est accéléré à partir de 2023. L’Espagne a représenté 40 % de la croissance totale de la zone euro en 2024. Au deuxième trimestre 2025, son PIB dépasse de 9,4 points le niveau de fin 2019. Le taux de chômage, longtemps supérieur à 25 %, est tombé à 9,93 %, un plancher inédit depuis dix-sept ans. Cette baisse traduit la création nette d’un million de postes dans la population active depuis 2022.
La comparaison avec la France reste frappante. Alors que Paris peine à franchir la barre du 1 % de croissance annuelle, Madrid affiche un différentiel de presque deux points. L’écart se lit aussi dans la confiance des investisseurs : la Commission européenne a révisé à la hausse ses prévisions pour l’Espagne à 2,9 % du PIB en 2025, un geste rare pour une grande économie du continent. Côté français, c’est plutôt l’accumulation de la dette publique qui cristallise les inquiétudes des marchés.
Quels moteurs propulsent le PIB espagnol ?

Le tourisme, locomotive historique
Le secteur touristique pèse plus de 12 % du PIB en période normale. En 2024, l’Espagne a accueilli 94 millions de visiteurs étrangers et engrangé 126 milliards d’euros de recettes, deux records absolus. Ces chiffres dépassent largement les niveaux de 2019, année de référence avant la pandémie. La diversité de l’offre (balnéaire, culturelle, gastronomique) et la compétitivité des prix par rapport à la France ou l’Italie alimentent ce flux continu.
Immigration et plan de relance européen
Deux autres ressorts agissent en profondeur. La population a augmenté de 1,6 million de personnes depuis début 2022, dont 80 % grâce à l’immigration, principalement latino-américaine. Cet apport comble les pénuries de main-d’oeuvre dans la construction, l’hôtellerie et l’agriculture, tout en soutenant la consommation intérieure.
Le plan de relance européen joue un rôle d’accélérateur. Madrid a obtenu 163 milliards d’euros (subventions et prêts) dans le cadre de Next Generation EU. À l’été 2025, 72 milliards avaient été versés et 54 milliards attribués à leurs destinataires finaux. Selon le gouvernement, l’économie se situe 2,6 points au-dessus du niveau estimé sans ce plan. Les fonds ciblent quatre priorités : transition écologique, numérique, cohésion territoriale et égalité entre les sexes.
Inflation et tensions géopolitiques : les risques pour 2026
Le tableau n’est pas exempt de zones d’ombre. La Banque d’Espagne anticipe un ralentissement à 2,3 % de croissance en 2026, puis 1,7 % en 2027. Le conflit au Moyen-Orient, ravivé par les frappes américano-israéliennes contre l’Iran, pèse sur les cours de l’énergie et alimente l’incertitude financière.
L’inflation a bondi à 3,3 % en mars 2026, contre 2,3 % un mois plus tôt. La banque centrale a relevé sa prévision annuelle à 3 %, soit presque un point de plus que l’estimation initiale. Le prix du sans-plomb 95 est passé de 1,48 euro le litre fin février à 1,79 euro le 21 mars, avant de redescendre à 1,56 euro après les mesures fiscales du gouvernement. Madrid a fait voter un paquet de 80 mesures pour 5 milliards d’euros, dont une baisse de la TVA sur le gaz et les carburants de 21 % à 10 %.
La dette publique reste un point de vigilance. Après avoir frôlé 120 % du PIB en 2020, elle recule progressivement, sans avoir retrouvé les niveaux d’avant-crise. Le PIB par habitant (34 500 euros) demeure inférieur à la moyenne européenne (38 100 euros), signe que la prospérité ne se répartit pas encore de manière homogène. L’enjeu pour Pedro Sánchez sera de transformer ce cycle de croissance en gains durables de productivité et de niveau de vie, alors que les vents contraires soufflent plus fort sur le commerce mondial.







