Sur la lagune de Lagos, des milliers de cabanes en bois perchées sur pilotis composent l’un des paysages urbains les plus saisissants d’Afrique de l’Ouest. Le bidonville de Makoko, surnommé la « Venise de l’Afrique », abrite entre 86 000 et 300 000 habitants selon les estimations. Ancien village de pêcheurs, il vit sans eau potable ni réseau électrique, au cœur de la mégalopole économique du Nigeria. Depuis décembre 2025, les bulldozers de l’État de Lagos en ont rasé une partie et chassé plus de 10 000 personnes, d’après les ONG.
D’un village de pêcheurs au plus célèbre bidonville flottant
À la fin du XIXe siècle, des pêcheurs s’installent sur la rive de la lagune, aux portes de Lagos, rejoints au fil des décennies par des extracteurs de sable et des ouvriers du bois. Quand la terre ferme vient à manquer, les familles gagnent l’eau : des baraques sur pilotis reliées par des canaux, avec çà et là des radeaux qui portent une église ou un dispensaire.
Le quartier mêle plusieurs peuples du littoral. Les Egun, venus du Bénin et du Togo par Badagry, dominent la partie lacustre. Les Ilaje arrivent de l’État d’Ondo, tandis que des Yoruba, dont des Awori, peuplent la frange terrestre.
Combien sont-ils ? Personne ne le sait. Les chiffres publiés oscillent entre 86 000 et 300 000 habitants, car aucun recensement officiel n’a jamais eu lieu. Sur le papier, Makoko n’existe pas.
Pirogues, eaux noires et absence d’État
Ici, la pirogue remplace la voiture. Sur le canal Zume, artère principale, les embarcations forment de vrais bouchons. Pour rejoindre l’école, l’église ou les zones de pêche, tout passe par l’eau.
Depuis le Third Mainland Bridge, qui relie le continent aux îles huppées de Lagos, le halo de fumée qui coiffe Makoko saute aux yeux. L’eau charrie des déchets, l’air mêle l’odeur du diesel des générateurs à celle du poisson fumé au feu de bois. Ni électricité, ni eau potable : le quartier ne compte ni école publique, ni hôpital, ni commissariat. Les ruelles n’ont pas de nom et les maisons pas de numéro. La seule autorité sur place reste celle des cinq rois traditionnels, les Baale.
Ce dénuement reflète celui d’un pays parmi les plus inégalitaires au monde : en 2019, Oxfam comptait plus de 112 millions de Nigérians pauvres sur environ 190 millions d’habitants. Makoko s’inscrit ainsi dans un phénomène mondial, que l’on retrouve dans les plus vastes bidonvilles de la planète.
Poisson fumé, sable et bois : l’économie de la lagune
Derrière l’image du taudis flottant, Makoko fait tourner une économie lagunaire qui nourrit et bâtit Lagos. Trois filières structurent le quartier :
- La pêche et le fumage du poisson : dans une étude menée auprès de 100 femmes de Makoko et des environs, 51 % des répondantes sans scolarité pêchent, 30 % transforment les prises et 19 % les vendent. Une enquête de presse de 2012 estimait que plus de 40 % du poisson fumé consommé à Lagos sortait des fumoirs de Makoko.
- Le dragage de sable : des habitants raclent le fond de la lagune à la main pour alimenter les chantiers. Un dragueur interrogé par l’agence AP touche environ 12 000 nairas par chargement de bateau, rempli en trois heures de labeur.
- Le bois : les grumes descendent la lagune jusqu’aux scieries d’Oko Baba, à Ebute Metta, qui fournissent jusqu’à 80 % du bois scié vendu dans Lagos.
Éloigner les habitants de l’eau revient à couper leur seule source de revenus.
Un quartier que les cartes ignoraient
En septembre 2019, l’ONG Code for Africa entreprend de cartographier Makoko avec 990 photos prises par drone, assemblées en une seule image aérienne. Six jeunes femmes du quartier apprennent à piloter les appareils et à géolocaliser les points d’intérêt : une usine de manioc sur pilotis, une clinique de soins traditionnels, un prêteur sur gage. La carte, publique en ligne, vise à guider ONG et autorités vers l’accès à la santé et à l’eau. Les habitants, eux, se méfient : figurer sur une carte, c’est aussi devenir visible pour les démolisseurs.
Les expulsions qui menacent le bidonville de Makoko
La pression foncière explique tout. Lagos dépasse les 20 millions d’habitants et chaque mètre carré de front de lagune attise les appétits des promoteurs.
De 2012 à Otodo Gbame, des précédents lourds
En 2012, les habitants découvrent un matin des affiches leur ordonnant de partir. Au nom de « nuisances environnementales », l’État de Lagos envoie police et pelleteuses. Au moins une personne meurt pendant la résistance et la médiatisation pousse les autorités à reculer.
En 2016, le gouverneur ordonne l’évacuation de tout l’habitat illégal du front de mer. Le bidonville voisin d’Otodo Gbame tombe le premier : 30 000 personnes sans toit en quelques mois et au moins trois morts. En 2017, la Haute Cour de Lagos condamne ces expulsions menées sans garanties.
L’hiver 2025-2026, Makoko rasé en partie
En août 2025, la Haute Cour fédérale de Lagos interdit toute nouvelle démolition illégale à Makoko. Le 23 décembre 2025, les engins entrent malgré tout dans le quartier. L’État invoque le couloir de sécurité des lignes à haute tension, puis la régénération urbaine et un projet baptisé « Water City ».
Les habitants dénoncent des destructions bien au-delà de cette bande, annoncée à 30 mètres puis étendue à 100. Les organisations locales recensent plus de 3 000 maisons détruites et plus de 10 000 déplacés. Le bilan humain reste disputé : cinq morts selon certaines enquêtes, jusqu’à douze selon une coalition d’ONG, tandis que l’État affirme n’avoir connaissance d’aucun décès lié aux opérations. Le 3 février 2026, l’Assemblée de l’État de Lagos ordonne la suspension immédiate des démolitions.
« Nous sommes des pêcheurs, si vous nous chassez de là, nous mourrons. » Chief Albert Jeje, l’un des cinq Baale de Makoko
Quel avenir pour Makoko ?
Un compromis suit l’arrêt des bulldozers : aucune reconstruction sur les parcelles rasées le temps des discussions, un comité chargé des indemnisations et la poursuite du projet « Water City ». En mars 2026, l’Assemblée recommande de reloger les déplacés dans un programme de logements à bas coût à Agbowa, dans la zone d’Epe. Une piste que des habitants rejettent, attachés à une lagune qui les fait vivre.
Le dossier se joue aussi devant les juges. En juin 2026, plusieurs communautés ont saisi la Cour d’appel pour contester les démolitions, avec une prochaine audience fixée à janvier 2027. Entre promesses de relogement, indemnités floues et appétit immobilier, la « Venise de l’Afrique » vit toujours en sursis.







