Chercher le bord politique du Canard enchaîné revient à coller une étiquette sur un journal qui passe son siècle à les décoller. La réponse courte tient en une phrase : l’hebdomadaire satirique ne soutient aucun parti, ne publie aucune consigne de vote et cogne sur les gouvernements de gauche comme de droite. La réponse longue passe par ses origines de 1915, par la structure de son capital et par ce qu’en ont écrit les historiens. Trois regards qui ne se contredisent pas.
Bord politique : ni parti, ni consigne de vote
Aucune formation politique ne peut se réclamer du journal. Il ne publie pas d’éditorial appelant à voter pour un candidat, ne signe aucun soutien et ne rend de comptes à aucun appareil. L’historien Laurent Martin, qui lui a consacré une thèse puis un ouvrage de référence (Le Canard enchaîné ou les fortunes de la vertu, Flammarion, 2001), résume la difficulté par une formule reprise depuis partout : un « objet politique mal identifié ». Ses travaux décrivent une matrice républicaine, laïque et progressiste, sans engagement partisan formel.
L’absence de case ne signifie pas absence de sensibilité. Encore faut-il s’entendre sur ce que recouvrent ces cases et sur la façon dont on situe un courant entre gauche et droite. Les chercheurs qui ont examiné la ligne du titre relèvent deux lectures concurrentes. La première voit une sensibilité de gauche héritée des fondateurs. La seconde retient l’anticonformisme d’un journal qui brocarde tous les politiques sans distinction, position que certains historiens rapprochent d’une droite anarchisante. André Escaro, longtemps dessinateur maison, tranchait à sa manière : « la tendance actuelle du Canard, c’est l’objectivité. Ni gauche, ni droite. »
Né très à gauche, recentré sur l’enquête
Le 10 septembre 1915, Jeanne et Maurice Maréchal lancent le titre avec l’aide du dessinateur Henri-Paul Gassier, en pleine censure militaire. La devise inventée par Gassier dit déjà tout du projet : « Tu auras mes plumes, tu n’auras pas ma peau. » À ses débuts, le journal porte des idées anarchistes, anticléricales, pacifistes et antimilitaristes, une sensibilité de gauche que personne ne discutait alors.
Le Canard applaudit chaque arrivée de la gauche au pouvoir, du Cartel des gauches en 1924 au Front populaire de 1936, de Pierre Mendès France à François Mitterrand en 1981, toujours avec une bonne dose de circonspection. Le général de Gaulle le jugeait d’obédience communiste à la Libération. Le journal a réfuté l’accusation en affirmant n’avoir jamais appartenu à un parti ni dépendu d’une organisation politique. Laurent Martin nuance : le philocommunisme du titre reste indéniable durant l’entre-deux-guerres et jusqu’au tournant de 1947.
Le paradoxe se lit dans la réaction des partis de gauche eux-mêmes, qui s’en sont toujours méfiés. Maurice Thorez, devant un comité central du PCF, résumait leur agacement.
« L’esprit blagueur du Canard qui conduit à douter de tout. »
Guy Mollet, à la SFIO, le poursuivait lui aussi de sa vindicte. Un journal aligné n’aurait pas récolté ce genre de commentaires dans son propre camp supposé.
Ce que le journal met en avant, chiffres à l’appui

Interrogé sur sa ligne, le Canard répond par son bilan comptable. Sur son site officiel, lancé en septembre 2024 après une première incursion numérique en 2020, il se présente comme un titre qui prospère sans publicité, sans magnat du CAC 40 et sans actionnaire extérieur. Trois règles structurent ce modèle.
- Aucune publicité dans ses huit pages, ce qui écarte toute pression d’annonceur
- Un capital verrouillé : seuls les journalistes du titre et leurs retraités détiennent les actions, incessibles et sans valeur marchande, un verrou posé après une tentative de prise de contrôle du groupe Hachette en 1953
- Des bénéfices systématiquement mis en réserve pour financer l’indépendance future
Les chiffres donnent la mesure de l’édifice. Le journal a diffusé 242 232 exemplaires par semaine en 2024, contre 420 276 en 2005. Il déclarait 24 millions d’euros de chiffre d’affaires et deux millions de bénéfice après impôt en 2016, pour des fonds propres de 129,9 millions d’euros en 2019. Seule aide publique perçue : la subvention indirecte au portage versée à La Poste, 413 922 euros par an, dont bénéficient deux cents autres titres français. Les comptes paraissent dans le journal chaque année à partir du dernier mercredi d’août.
| Règle interne | Ce qu’elle interdit | Effet revendiqué |
|---|---|---|
| Refus de la publicité | Toute recette d’annonceur | Aucune pression commerciale sur les enquêtes |
| Capital réservé aux salariés | Toute entrée d’un actionnaire extérieur | Aucune prise de contrôle possible |
| Déontologie des rédacteurs | Bourse, piges ailleurs, cadeaux et décorations | Aucune dette envers une source ou un pouvoir |
S’y ajoute une pratique rare dans la presse française : la rubrique « Pan sur le bec ! », où le journal signale ses propres erreurs.
Pourquoi ses détracteurs le rangent-ils à gauche ?
Parce que l’étiquette sert d’argument dans le débat public. En juillet 2025, le site libéral Contrepoints réagissait à un article du Canard sur la domination de l’extrême droite dans le champ médiatique par une pique restée dans les mémoires : « Il faut vraiment être enchaîné à gauche pour tenter de faire croire que l’extrême droite domine le champ médiatique en France. » Le procès en gauchisme vient donc surtout de la droite libérale et conservatrice. Le réflexe n’a rien d’exclusif au Palmipède : d’autres titres voient régulièrement leur ligne éditoriale passée au même crible.
Le reproche inverse circule aussi. Des vidéos et des tribunes interrogent depuis quelques années un supposé virage macroniste du Palmipède, signe que le Canard déçoit désormais aussi une partie de ses lecteurs les plus critiques du pouvoir. Ce grand écart raconte l’essentiel : les coups de bec ont visé les ministres de De Gaulle et de Pompidou, les feuilles d’impôts de Jacques Chaban-Delmas et de Jacques Chirac, le financement occulte du Parti socialiste et du RPR, le Penelopegate de François Fillon en 2017, puis les affaires de la macronie. Le seul bord repérable avec constance depuis 1915 tient dans une position, pas dans un parti : celle du journal qui préfère avoir tort avec ses lecteurs plutôt que raison avec un pouvoir.






