La question revient souvent dès qu’on évoque cette revue de géopolitique devenue incontournable en quelques années. La réponse tient en deux temps. Le Grand Continent revendique une stricte neutralité idéologique et refuse de se ranger dans une case partisane. Dans les faits, son orientation profondément européenne et la sociologie de ses contributeurs nourrissent un débat vif. Présentons les éléments, puis laissons chacun se forger un avis.
Qu’est-ce que la revue Le Grand Continent ?
Le Grand Continent naît en avril 2019, à l’initiative de trois élèves de l’École normale supérieure : Gilles Gressani, Ramona Bloj et Mathéo Malik. La revue est éditée par le Groupe d’études géopolitiques, un laboratoire d’idées fondé à l’ENS en 2017 avec l’ambition de penser le monde à l’échelle de l’Europe. À ses débuts, elle se résume à un simple PDF envoyé par courriel à ses abonnés.
Le projet change d’échelle pendant la pandémie, puis lors d’un long entretien accordé par Emmanuel Macron en novembre 2020, lu par 1,5 million de personnes en six langues. Depuis 2022, la revue publie aussi un numéro papier annuel chez Gallimard. Fin 2024, elle annonce 25 000 abonnés et 20 millions de visites par an. France Télévisions la qualifie de « revue la plus influente d’Europe », Le Monde de « revue européenne de référence ». Son modèle repose surtout sur les abonnements payants, complétés par des subventions publiques, dont 50 000 euros du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères en 2023.
Quelle ligne éditoriale la revue revendique-t-elle ?

Gilles Gressani martèle un positionnement clair : la revue serait neutre et ne défendrait aucune idéologie. Sa formule la plus citée résume tout :
Le but n’est pas de prendre position. Quand on aborde un sujet, on essaye d’être structurant et pas structuré.
Concrètement, la revue dit vouloir aller chercher des « pièces de doctrine » pour expliciter les nouveaux clivages, plutôt que de défendre un camp. Son texte de présentation revendique des articles qui reflètent « une grande divergence d’orientations » et décline toute responsabilité quant aux opinions de ses auteurs.
Cette pluralité se vérifie dans le casting. On y croise aussi bien Henry Kissinger qu’Emmanuel Macron, l’ex-ministre Bruno Le Maire, l’écrivain Mario Vargas Llosa ou des manifestes de figures de la tech américaine comme Peter Thiel et Sam Altman. Télérama retient d’ailleurs l’étiquette de revue non-partisane, et plusieurs médias saluent une plateforme qui rend accessibles des analyses universitaires pointues.
Pourquoi son orientation fait-elle débat ?
C’est ici que les avis divergent. Le point commun de presque toutes les contributions reste une conviction européenne assumée : penser l’Europe comme puissance, défendre ce que la revue nomme une résistance à la « contre-révolution planétaire ». Cette ambition europhile, personne ne la conteste vraiment. Le désaccord porte sur ce qu’elle recouvre.
Pour l’écrivain Hugues Jallon, qui signe une critique nourrie sur Mediapart, la neutralité affichée ne serait qu’une façade. Il y voit une ligne centriste, libérale et europhile, proche de la macronie, et pointe un réseau de contributeurs où se côtoient ministres, hauts fonctionnaires, ambassadeurs et conseillers. Selon lui, tous les acteurs du pouvoir politique, technocratique et diplomatique y seraient représentés, au point de ressembler à une « Fondation Saint-Simon de la géopolitique européenne ».
Les reproches ne viennent pas que d’un bord. Le quotidien italien Il Foglio soupçonne la revue de chercher à fragiliser Giorgia Meloni. La fondation conservatrice polonaise Ordo Iuris la décrit comme « un atelier français de gauche ». Dans le média AOC, Sylvain Bourmeau va jusqu’à affirmer qu’elle « participe à faire l’extrême droite », analyse que la revue a qualifiée de fausse information et que Libération a jugée proche du procès d’intention. Ce feu croisé venu de la gauche, de la droite et de l’étranger illustre la difficulté de coller une étiquette unique.
| Source de la critique | Orientation reprochée |
|---|---|
| Mediapart (Hugues Jallon) | Centriste, libérale, proche de la macronie |
| Il Foglio (Italie) | Hostile à Giorgia Meloni |
| Ordo Iuris (Pologne) | « Atelier de gauche » |
| AOC (Sylvain Bourmeau) | Complaisance avec l’extrême droite |
Neutre ou pro-européenne : comment trancher ?
Aucune étiquette gauche-droite ne tient solidement, et c’est peut-être la donnée la plus parlante. La revue accueille des plumes allant de figures progressistes à des intellectuels conservateurs, ce qui brouille toute lecture partisane simple. Reste un dénominateur constant : un tropisme européen et libéral qui structure la sélection des sujets et des auteurs.
Les défenseurs y voient une exigence de pluralisme et un travail de fond rare dans le paysage médiatique. Les critiques y lisent l’idéologie discrète des élites européennes au pouvoir, sous couvert d’objectivité. Entre ces deux lectures, le lecteur dispose désormais des faits : une revue ouvertement tournée vers l’Europe, riche d’un réseau dense de décideurs, qui revendique la neutralité tout en assumant un projet. À chacun de mesurer où s’arrête l’analyse et où commence le positionnement.







