En politique et en géopolitique, un proxy désigne un acteur tiers (État, milice armée, parti, groupe rebelle) qu’une puissance emploie pour servir ses intérêts sans engager ses propres troupes. Le même mot vit une seconde vie en informatique, où il nomme un serveur relais placé entre un internaute et le web : cette acception technique n’a aucun rapport avec celle qui occupe les pages internationales depuis les guerres du Moyen-Orient. Reste à savoir qui sont ces relais, ce que leurs parrains y gagnent et pourquoi une partie des chercheurs refuse ce vocabulaire.
Ce que « proxy » veut dire en politique
Le Robert range le terme parmi les anglicismes et lui consacre une entrée politique sans ambiguïté : un « tiers (groupe armé, parti politique, etc.) utilisé par un État pour exercer une influence, mener des actions hostiles sans engagement direct ». Tout repose sur la délégation. La puissance commanditaire fixe un cap, fournit les moyens et laisse un autre porter le fusil.
Le mot descend du latin procuratio, la procuration, passé par l’ancien français procuracie avant de donner proxy en anglais médiéval. Dès le XVe siècle, la langue anglaise désigne ainsi une personne qui agit à la place d’une autre, rappelle la médiatrice des antennes de Radio France. Le français dispose de ses propres équivalents : mandataire pour l’acteur, guerre par procuration pour le conflit.
De la guerre froide au Moyen-Orient, à quoi ressemble un proxy ?
La pratique précède de loin le mot. Dans l’Antiquité, les grandes puissances s’appuyaient déjà sur des alliés régionaux pour peser à distance. Le XXe siècle en fait un système : Washington et Moscou arment guérillas et groupes paramilitaires en Amérique latine, en Asie et en Afrique, du Vietnam à l’Afghanistan, sans jamais croiser le fer sur un même champ de bataille.
Le vocabulaire est revenu en force depuis les attaques du 7 octobre 2023 puis la guerre en Iran. Une précaution s’impose avant de lire le tableau ci-dessous : ces étiquettes sont posées par des observateurs, jamais revendiquées par les intéressés.
| Relais cité | Puissance associée | Qui emploie la qualification |
|---|---|---|
| Hezbollah libanais, Houthis yéménites | Iran | Médias et analystes qui les décrivent comme des relais de Téhéran |
| Rébellion du M23 | Rwanda | Raegan Miviri, chercheur au Groupe d’étude sur le Congo |
| Biélorussie | Russie | Nombre de commentateurs du conflit ukrainien |
| Guérillas d’Amérique latine, d’Asie, d’Afrique | États-Unis et URSS | Historiens de la guerre froide |
La lecture de cette liste montre déjà la difficulté. Le Hamas, le Hezbollah et les Houthis reçoivent des armes et du financement de l’Iran sans passer entièrement sous sa coupe, note Libre Journal. Le degré de dépendance varie d’un groupe à l’autre : Ouest-France rappelle que les Houthis gardent une latitude bien plus large que le Hezbollah libanais.
Ce que la puissance parrain y gagne

Le calcul est budgétaire autant que politique. Un relais local coûte infiniment moins qu’un corps expéditionnaire, épargne les cercueils rapatriés et ouvre la porte au déni : personne n’a déclaré la guerre. L’ordre de grandeur parle de lui-même quand on met en regard la facture d’un porte-avions et de son groupe aéronaval.
« Au cœur de la guerre froide, la guerre par procuration constituait déjà pour Dwight Eisenhower “l’assurance la moins chère du monde” contre les risques politiques traditionnellement associés aux interventions extérieures », rappellent les chercheurs Morgan Paglia et Vincent Tourret dans une étude de l’Ifri consacrée à l’Iran et à ses proxys.
Le soutien apporté prend des formes qui reviennent d’un conflit à l’autre :
- des armes et des munitions
- un financement direct ou acheminé par des circuits opaques
- de l’entraînement militaire et un appui logistique
- une couverture diplomatique dans les enceintes internationales
- des relais médiatiques locaux, comme la Russie a pu en mobiliser en Afrique du temps de Wagner
L’échange fonctionne dans les deux sens. Le relais apporte à son tuteur une connaissance du terrain qu’aucune armée étrangère n’égale : les langues, les clans, les circuits d’approvisionnement, les rancunes anciennes.
Un concept que les chercheurs discutent
Le mot agace une partie des spécialistes des relations internationales. « C’est un concept que je n’utilise jamais car il est incertain, simplificateur, trompeur et souvent faux ! », tranche Bertrand Badie, professeur émérite à Sciences Po, interrogé par Ouest-France. Son argument tient en une phrase : ces acteurs ont leur rationalité propre et conservent une autonomie réelle face à ceux qui prétendent les manipuler.
La critique vise le raccourci. Qualifier de proxy tout groupe dont les intérêts convergent avec ceux d’une puissance revient à confondre la partie et le tout. Soutien ne vaut pas contrôle et la nuance change la lecture d’un conflit entier.
Le débat déborde le champ académique. En mars 2026, la médiatrice de Radio France a reçu une vague de messages d’auditeurs déroutés par l’irruption du terme dans les journaux : mot absent de leurs dictionnaires, soupçon de jargon informatique ou financier, demande de traduction. « Guerre par proxy peut se traduire par guerre par procuration », écrivait l’un d’eux. Un mot qui divise autant se manie avec précaution, surtout quand il sert à départager qui décide et qui exécute dans une guerre.







