Né à Dublin en 1740, Philip Francis traversa l’histoire britannique comme une lame acérée. Député whig, conseiller du Bengale, pourfendeur de Warren Hastings et probable auteur des Lettres de Junius : ce nom reste l’un des plus controversés de la politique britannique du XVIIIe siècle.
Des bureaux de Whitehall à la plume de Junius
Fils d’un traducteur des classiques grecs, Francis reçoit une formation solide à la St Paul’s School de Londres. À 16 ans, Henry Fox lui ouvre les portes du secrétariat d’État. Il gravit les échelons de l’administration, secrétaire du général Bligh lors de l’expédition contre Cherbourg en 1758, puis attaché à l’ambassade au Portugal en 1760.
En 1761, William Pitt l’Ancien l’utilise comme secrétaire personnel. Francis entre ensuite au bureau de la Guerre, où il tisse un réseau de relations au cœur du pouvoir. Sa position officielle l’oblige à la discrétion, mais ses convictions politiques cherchent une tribune.

C’est dans ce contexte que naît, en janvier 1769, la première des Lettres de Junius, publiées dans le Public Advertiser. Pendant trois ans, ce pseudonyme anonyme livre des attaques cinglantes contre le gouvernement de Lord Grafton, puis de Lord North.
Au cœur des batailles politiques de l’Empire
En 1773, Francis est nommé au Conseil suprême du Bengale, nouvellement créé par le Parlement. Avec ses alliés Monson et Clavering, il forme une majorité hostile au gouverneur général Warren Hastings et l’accuse de corruption. Cette lutte sans merci dure sept ans.
En août 1780, le conflit atteint son paroxysme : Hastings remet au conseil une minute accusant Francis de conduite indigne. Un duel s’ensuit (Francis reçoit une blessure grave). Il rentre en Angleterre en 1781.
Élu à la Chambre des communes en 1784 pour Yarmouth, il devient le moteur discret de l’impeachment de Hastings en 1787, fournissant à Edmund Burke et Richard Sheridan le matériel de leurs plaidoiries. Hastings sera finalement acquitté en 1795, mais sa réputation reste entachée.
Parmi ses engagements politiques notables :
- Fondateur de la Société des amis du peuple (1792), plaidant pour la réforme électorale
- Soutien à la motion de Charles Grey sur la représentation parlementaire (1793)
- Défenseur de l’abolition de la traite des esclaves
L’énigme de Junius : qui a vraiment écrit ces lettres ?
Les Lettres de Junius comptent parmi les pamphlets politiques les plus redoutés de l’Angleterre georgienne. Rédigées entre 1769 et 1772, elles attaquent nominalement George III, Lord Mansfield et le duc de Grafton avec une précision chirurgicale, révélant des détails que seul un initié pouvait connaître.
La paternité de Francis repose sur plusieurs arguments solides. Une analyse stylistique assistée par ordinateur, menée dans les années 1960, conclut à une probabilité statistique élevée. L’historien Macaulay souligne une référence à Henry Luttrell, personnage obscur pour les Britanniques mais familier aux Irlandais proches de Luttrellstown : soit précisément le milieu d’enfance de Francis.
| Indice | Pour Francis | Contre Francis |
|---|---|---|
| Analyse stylistique | Correspondance forte | Incertitude méthodologique |
| Connaissance des dossiers internes | Accès au bureau de la Guerre | Partagée avec d’autres fonctionnaires |
| Référence à Luttrell | Distinctif (irlandais) | Non décisif seul |
| Silence de Francis | Jamais démenti ni confirmé | Ambigu |
Francis n’avoua ni ne démentit jamais être Junius. Ce silence entretenu jusqu’à sa mort en 1818 reste, en lui-même, une forme de signature.
Un parlementaire au service de la réforme
Au-delà de la querelle avec Hastings et du mystère Junius, Francis incarne une tendance profonde du whiggisme radical de la fin du XVIIIe siècle. Il soutient les révolutionnaires français, s’oppose à Burke sur ce point précis et milite pour une réforme du système électoral britannique : un combat que Grey reprendra avec le Reform Act de 1832.
Ses brochures tardives (Réflexions sur l’abondance du papier en circulation, 1810 ; Questions historiques exposées, 1818) montrent un esprit toujours en alerte. Fait chevalier grand-croix de l’ordre du Bain sous le gouvernement whig de 1806, il décède à Londres le 23 décembre 1818, laissant une œuvre politique et pamphlétaire dont l’identité complète n’a jamais été totalement élucidée.







