Le 29 octobre 2015, lors du 5e plénum du Parti communiste, la Chine a officiellement enterré la politique de l’enfant unique, en vigueur depuis 1979. Six ans plus tard, en juin 2021, Pékin a même autorisé un troisième enfant. Derrière ce virage, trois décennies de contraintes démographiques se télescopent : vieillissement accéléré, déséquilibre hommes-femmes et chute durable de la fécondité. Voici ce qui a poussé le régime à renverser l’une de ses politiques sociales les plus emblématiques.
Une rupture annoncée le 29 octobre 2015
Adoptée en 1979 pour contenir une croissance démographique jugée explosive, la règle de l’enfant unique a accompagné l’arrivée de la Chine au seuil du milliard d’habitants. Le taux de fécondité, déjà tombé de 6,16 enfants par femme en 1965 à 2,8 en 1979, devait continuer de baisser sous le contrôle strict du planning familial.
La politique a été progressivement assouplie. Dès 1984, un deuxième enfant est toléré dans les campagnes. En novembre 2013, les couples dont l’un des conjoints est lui-même enfant unique obtiennent ce droit. Puis vient le 5e plénum d’octobre 2015 : tous les couples chinois peuvent désormais avoir deux enfants. Le tournant historique est officialisé dans un pays qui compte alors 1,4 milliard d’habitants.
L’effet d’annonce a été massif mais l’application a tardé. Une autorisation préalable des bureaux de planning familial restait nécessaire, et la loi de 2002 sur la population n’a été révisée qu’en 2016. La fin de l’enfant unique n’a donc pas été un big bang, plutôt l’aboutissement d’un long détricotage.
Pourquoi Pékin a abandonné la règle de l’enfant unique ?
Officiellement, la Chine a invoqué la nécessité de « parfaire la politique de population afin de promouvoir un développement démographique équilibré sur le long terme ». En réalité, deux dossiers brûlants imposaient l’inflexion : le vieillissement et le déséquilibre des sexes. Ni les droits humains ni la critique internationale, longtemps focalisés sur les avortements forcés et les stérilisations massives, ne sont mentionnés dans la décision de 2015.
Vieillissement et casse-tête « 4-2-1 »
Le vieillissement chinois est sans équivalent par sa vitesse. Selon l’INED, la part des 60 ans et plus est passée de 6,1 % en 1970 à 13,3 % en 2010, et devrait atteindre 36,5 % en 2050. L’âge médian, lui, bondit de 19,2 à 49,6 ans sur la même période. La Chine compte aujourd’hui cinq actifs par retraité ; le ratio tombera à deux pour un en 2030.
Les démographes parlent du modèle « 4-2-1 » : un seul jeune adulte potentiellement en charge de deux parents et quatre grands-parents. La pression sur le financement des retraites et la santé devient intenable. Les autorités craignent aussi de perdre 67 millions d’ouvriers entre 2010 et 2030, dans un pays qui n’offre que 25 places en maison de retraite pour 1 000 seniors.
Déséquilibre des sexes à la naissance
L’autre talon d’Achille tient à un chiffre : 116 garçons pour 100 filles, contre 105 en équilibre naturel. Ce rapport de masculinité a culminé à 120,6 en 2008, sous l’effet conjoint de la politique de l’enfant unique, de la diffusion des échographies prénatales et d’une préférence culturelle pour les fils. Conséquence : 30 millions de Chinois ne trouvent pas d’épouse, et le marché matrimonial se grippe surtout pour les hommes les moins dotés socialement.
S’y ajoute une surmortalité féminine avant un an, des avortements sélectifs et, au plus fort de la politique, des infanticides. Le rééquilibrage est lent : 113,5 garçons pour 100 filles en 2015. La fin de l’enfant unique vise aussi à corriger ce dérapage.
De deux à trois enfants : un assouplissement sans rebond
Six ans après l’abandon de l’enfant unique, le constat est sans appel : la fécondité ne repart pas. Le tableau ci-dessous synthétise les principales étapes et leurs effets.
| Étape | Date | Mesure | Effet observé |
|---|---|---|---|
| Politique de l’enfant unique | 1979 | Un enfant par couple | Fécondité de 2,8 à ≈ 1,5 |
| Premier assouplissement | Nov. 2013 | Deux enfants si un conjoint est enfant unique | 1,8 M de demandes sur 11 M éligibles |
| Politique des deux enfants | Oct. 2015 | Deux enfants pour tous | 800 000 naissances liées en 2015 |
| Politique des trois enfants | Juin 2021 | Trois enfants autorisés | 12 M de naissances en 2020, plus bas depuis 1960 |
Le recensement publié en 2021 a fait office d’électrochoc : 12 millions de bébés en 2020, soit un tiers de moins qu’en 2016. La Commission nationale sur la santé estime que seules 800 000 naissances supplémentaires étaient directement imputables à la politique des deux enfants en 2015. À Shanghai, la fécondité plafonne à 0,7 enfant par femme.
L’économiste Hao Zhou, de Commerzbank, résume le scepticisme général : « Si l’assouplissement de la politique de natalité a été efficace, la politique actuelle des deux enfants aurait dû s’avérer efficace aussi. Mais qui veut avoir trois enfants ? »
Pourquoi les jeunes Chinois ne veulent plus d’enfants ?
Le paradoxe chinois rejoint celui du Japon ou de la Corée du Sud : plus le pays s’enrichit, moins les couples veulent d’enfants. La démographe Isabelle Attané pointe plusieurs verrous structurels qui pèsent sur le désir d’enfant :
- coût en hausse de la scolarité (+ 12 % par an entre 1995 et 2007), du logement (+ 16 %) et de la santé (+ 15 %), au-delà de la progression des revenus
- discriminations à l’embauche et licenciements après congé maternité, taux de chômage féminin urbain deux fois supérieur à celui des hommes
- âge moyen au premier enfant passé de 24,6 à 26,6 ans entre 2005 et 2010
Faire des enfants n’est plus une priorité aussi forte que par le passé. Les jeunes couples souhaitent choisir le moment où ils fonderont une famille, et donnent de plus en plus la priorité à leur carrière.
À Shanghai, le nombre moyen d’enfants souhaités est tombé à 1,07 par femme. La rétention massive des Chinoises dans l’emploi, la flambée du coût de la vie et l’absence de soutien public à la garde d’enfant rendent la maternité financièrement risquée. Comme on l’observe chez les jeunes générations occidentales hyper-connectées, la priorité donnée à la carrière, à l’autonomie et à la qualité de vie individuelle redessine en profondeur le rapport à la parentalité. La politique des trois enfants, comme l’avait pressenti Amnesty International, ressemble plus à un changement de cadran qu’à une réponse aux attentes des familles. Pour relancer la natalité, les démographes plaident désormais pour des mesures natalistes classiques : meilleure protection des femmes au travail, congés parentaux financés et services de garde accessibles.







