Combien d’habitants à Dharavi ? Une fourchette, pas un chiffre

Les sources sérieuses situent la population de Dharavi entre 500 000 et un million d’habitants, sans qu’aucune ne tranche. Le Monde évoque « près d’un million de résidents » en novembre 2024, une dépêche AFP reprise par L’Express parle d’« un million de résidents et d’artisans » en septembre 2025, quand des travaux universitaires plus anciens descendaient à 500 000. Cet écart raconte quelque chose de plus intéressant que le chiffre lui-même : dans un quartier bâti sans cadastre au cœur de Bombay, compter les habitants relève de l’estimation, jamais du décompte.

Entre 500 000 et un million d’habitants : ce que disent les sources sur Dharavi

Aligner les estimations publiées donne la mesure du flou. Chacune reste défendable dans son périmètre, aucune ne s’appuie sur un comptage exhaustif récent.

Source Date Estimation
Travaux de V. Dupont repris par Wikipédia 2002 500 000 à 1 000 000
France Inter 2012 plus de 700 000
Églises d’Asie, Missions étrangères de Paris 2020 1 à 1,2 million
Le Monde 2024 près d’un million
Dépêche AFP 2025 environ un million

La tendance à la hausse tient autant à la croissance réelle du quartier qu’à l’abandon progressif des chiffres administratifs au profit des estimations de terrain. Un nombre de 600 000 personnes pour le recensement de 2001 circule encore, sans référence vérifiable pour l’étayer.

Pourquoi le recensement bute sur un habitat sans cadastre ?

Le recensement décennal indien, attendu en 2021, a été repoussé année après année. Même conduit dans les délais, il se heurterait à Dharavi aux mêmes obstacles matériels qu’ailleurs dans l’habitat informel :

  • des ruelles sans nom ni numéro, où un agent recenseur perd le fil d’un pâté de maisons en quelques mètres
  • des logements empilés : selon l’AFP, la moitié des résidents vivent ou travaillent dans des étages bâtis sans permis, invisibles au sol
  • une population mobile, faite de migrants venus du Tamil Nadu, de l’Uttar Pradesh ou du Bihar, dont certains repartent au village plusieurs mois par an
  • un périmètre lui-même variable, évalué à 223, 224 ou 240 hectares selon les documents
  • un enjeu financier direct : le nombre d’ayants droit reconnus détermine la facture du relogement

À ces obstacles s’ajoute une prudence méthodologique. Les chercheurs qui travaillent sur Dharavi publient des fourchettes parce qu’ils savent que le pointage exact reste hors de portée.

240 hectares : la densité dit plus que le total

Dharavi, ce que la densité raconte
Les ordres de grandeur relevés par Le Monde, l’AFP et Courrier international.
240 ha
la superficie du quartier
≈ 350 000
habitants au kilomètre carré, plus de quinze fois la densité de Paris
1 / 1 440
une latrine pour 1 440 personnes
20 000
entreprises et ateliers recensés dans le quartier
1 Md $
de chiffre d’affaires annuel estimé

Le chiffre qui frappe n’est pas la population, c’est ce qu’elle représente rapportée au sol. Courrier international, Le Monde et l’AFP convergent sur une densité proche de 350 000 habitants au kilomètre carré, soit plus de quinze fois celle de Paris. Le quartier tient sur 240 hectares d’anciens marécages, à peine 2,4 kilomètres carrés au cœur d’une agglomération de 22 millions d’habitants.

Cette densité explique à elle seule la difficulté du comptage. Les données reprises par la fiche Wikipédia du quartier évoquent une latrine pour 1 440 personnes, ordre de grandeur qui donne une idée de la saturation des équipements. Cette même fiche affiche par ailleurs une densité de 17 000 habitants au kilomètre carré, incompatible avec les surfaces et les populations qu’elle avance elle-même : la confusion des sources ne s’arrête pas au nombre d’habitants. Dharavi figure dans tous les classements des plus grands bidonvilles de la planète, sans que ces palmarès reposent sur des méthodes comparables d’un pays à l’autre.

Ceux qui travaillent à Dharavi sans y dormir

Une part du désaccord vient d’une confusion entre deux populations distinctes. Le Monde recense quelque 20 000 entreprises et ateliers dans le quartier, pour un chiffre d’affaires annuel estimé à un milliard de dollars : maroquinerie, textile, poterie, papadums et surtout recyclage de tout ce que Bombay rejette. L’AFP compte 4 000 potiers dans le seul secteur de Kumbharwada.

Beaucoup de ces ouvriers arrivent le matin et repartent le soir. Courrier international écrit d’ailleurs que Dharavi est un quartier « où vivent et travaillent un million de personnes », formule qui additionne les deux réalités. Selon les données citées par Wikipédia, les ouvriers des ateliers gagnent en moyenne 1,10 euro par jour, salaire qui pousse certains à dormir sur place et brouille encore la frontière entre résident et travailleur.

Le chantier Adani livrera-t-il enfin un décompte ?

Le recensement le plus systématique jamais mené sur Dharavi ne vient ni de l’État ni des universités. Il est conduit par le Dharavi Redevelopment Project, coentreprise entre le Maharashtra et le groupe du milliardaire Gautam Adani, actionnaire à 80 % d’une opération chiffrée entre 7 et 8 milliards de dollars. En avril 2025, le Hindustan Times faisait état de plus de 100 000 structures cartographiées, 94 500 occupants dotés d’un numéro d’identification et environ 70 000 ménages enquêtés porte à porte. Le master plan validé en 2025 retient environ 72 000 familles présumées éligibles à un relogement sur place.

Ces chiffres portent sur des foyers plutôt que sur des personnes. L’éligibilité obéit à des règles strictes : relogement gratuit pour les familles installées avant 2000, achat à prix réduit pour celles arrivées entre 2000 et 2011, logement ailleurs dans la ville pour les autres, avec une condition qui écarte tous les étages construits sans permis. Les premières démolitions ont eu lieu en août 2026 à Meghwadi. La première tranche annoncée porte sur 11 000 logements de 350 pieds carrés.

« Les trois quarts de la population devront partir pour des sites où rien n’est prévu pour les accueillir. C’est un désastre », résume Shweta Damle, à la tête d’une ONG locale citée par l’AFP.

Le paradoxe tient en une ligne : l’inventaire le plus précis de Dharavi est réalisé par l’acteur qui a le plus à gagner à ce que le nombre d’ayants droit reste bas. Les opposants réunis dans la campagne Sauvons Dharavi le savent et exigent une maison pour chaque maison, un magasin pour chaque magasin.

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