Posez la question à dix lecteurs et vous obtiendrez trois réponses. Pour la plupart des observateurs des médias, Le Monde se classe au centre gauche : un quotidien de référence, pro-européen, attaché aux libertés publiques et qui se dit indépendant de tout parti. Ses éditoriaux, le vote de ses lecteurs et la structure de son capital permettent d’aller au-delà de l’étiquette.
Le Monde, de droite ou de gauche : un ancrage de centre gauche
Les classements de la presse française, comme ceux que relaient les sites de préparation aux concours de Sciences Po, rangent Le Monde au centre gauche, là où Le Figaro occupe la droite. Ses détracteurs lui prêtent une ligne progressiste ou sociale-démocrate sur les questions de société. Ces étiquettes reprennent les cases classiques de l’échiquier politique et ses grands blocs.
La rédaction refuse pourtant de se laisser enfermer dans un camp. En janvier 2025, Gilles van Kote, directeur délégué aux relations avec les lecteurs, défendait « une conception de l’information la plus objective, indépendante et honnête possible » tout en jugeant la neutralité absolue hors d’atteinte, chaque journaliste portant ses biais d’éducation et de perception. La même question se pose pour d’autres titres, comme la ligne de la revue Le Grand Continent.
Où lire la ligne du journal ? Dans ses éditoriaux non signés, sauf quand le directeur prend la plume. Leurs sujets se discutent chaque jour à la conférence de rédaction de midi et ils engagent l’ensemble de la rédaction, à la différence des tribunes extérieures.
Éditoriaux et lecteurs, deux indices concrets
Les consignes de vote restent rares dans l’histoire du quotidien. Deux textes récents tranchent : le 22 avril 2022, l’éditorial présente le vote Emmanuel Macron comme « la seule manière » d’empêcher Marine Le Pen d’accéder au pouvoir. Le 28 juin 2024, avant les législatives anticipées, il appelle à « refaire barrage au Rassemblement national » et laisse le choix, selon les circonscriptions, entre des candidats allant du Nouveau Front populaire aux Républicains hostiles à l’alliance avec le RN. Ces prises de position dessinent un journal opposé à l’extrême droite plus qu’un soutien d’un parti.
Le lectorat penche davantage à gauche. Selon une enquête Ifop pour Marianne menée le 10 avril 2022, jour du premier tour de la présidentielle, auprès de 3 784 inscrits, les lecteurs réguliers du Monde ont voté ainsi :
- Jean-Luc Mélenchon : 35 %
- Emmanuel Macron : 27 %
- Marine Le Pen : 16 %
- Yannick Jadot : 7 %
- Valérie Pécresse et Éric Zemmour : 3 % chacun
En additionnant les candidats de gauche, on atteint 48 % des suffrages exprimés, contre 23 % pour la droite et l’extrême droite réunies. Un quart du lectorat a choisi le président sortant : le portrait d’un public de gauche, avec un fort contingent central.
Un capital conçu pour tenir les actionnaires à distance
Pierre Bergé, Xavier Niel et Matthieu Pigasse rachètent le groupe en 2010. Le milliardaire tchèque Daniel Kretinsky y entre ensuite, puis cède ses parts à Xavier Niel en 2023. En avril 2024, ce dernier transfère la quasi-totalité de ses actions au Fonds pour l’indépendance de la presse, un fonds de dotation présidé par Alain Frachon, ancien directeur de la rédaction, dont les parts ne se revendent pas.
D’autres verrous encadrent l’influence des propriétaires :
- le pôle d’indépendance (sociétés de journalistes et de salariés, société des lecteurs, actionnaires minoritaires) détient 25,5 % du groupe ;
- depuis 2019, ce pôle dispose d’un droit d’agrément sur toute entrée d’un nouvel actionnaire ;
- les salariés élisent le directeur de leur rédaction.
Le dispositif a ses sceptiques : Mediapart souligne que les statuts du fonds laissent à Xavier Niel l’essentiel des pouvoirs. Avec environ 640 000 abonnés début 2025, Le Monde revendique la première place des médias d’information générale francophones, ce qui en fait aussi une cible de choix.
Pourquoi les deux bords le critiquent-ils ?
À droite, les reproches visent une « gauche bien-pensante » qui aurait pris le contrôle du journal. Sous un tchat de janvier 2025, un lecteur l’accusait même d’avoir « viré à l’extrême gauche militante ». À gauche, le grief s’inverse : un tropisme centriste et libéral, une indulgence envers les gouvernements modérés, des analyses jugées trop institutionnelles.
La réponse de Gilles van Kote résume ce double feu :
« L’extrême-gauche militante ne considère pas Le Monde comme l’un des siens mais plutôt comme un média capitaliste. »
Pour se forger un avis, mieux vaut distinguer trois étages du journal : l’information, l’éditorial et les tribunes. Ces dernières accueillent des voix de tous bords, d’André Glucksmann soutenant Nicolas Sarkozy en 2007 à un collectif d’économistes favorable à François Hollande en 2012. Elles n’engagent que leurs signataires.







